Petit Bonheur #19 – L’Histoire des noms des montagnes

« – Oh regarde ! […] Tout devient rose, la neige, et les gros rochers pointus ont l’air d’être couverts de roses ! Comment s’appellent-ils, tous ces pics, Peter ?
– Les montagnes n’ont pas de nom », répliqua le garçon.
(Johanna Spyri, Heidi, chapitre 3)

La toponymie des montagnes pyrénéennes est essentiellement orographique et ancestralement pastorale, nos ancêtres pasteurs nommaient plus leurs montagnes dites utiles – lieux de pacage, de passage et de chasse – que les sommets. Si ce n’est celui de son aspect, le nom d’un sommet, pouvant parfois différer selon les versants, est bien souvent issu du nom d’un lieu qu’il domine. Jusqu’au XVIIIe siècle, c’est-à-dire avant que les scientifiques, les savants et les montagnards ne commencent véritablement à s’y intéresser, la connaissance de la toponymie dépassait rarement le cadre local.

Alors, d’où viennent les noms de nos montagnes ariégeoises?

Vue sur le Mont valier depuis le Col de Port - Janvier 2021
Vue sur le Mont valier depuis la route du Col de Port – Janvier 2021

Commençons par le nom « Pyrénées ». Pyrène est la nymphe de la mythologie classique qui donne légendairement son nom aux Pyrénées. Cette légende essaye d’expliquer comment surgirent des montagnes qui reçurent des premiers habitants le culte correspondant à un dieu.

La légende raconte que le héros Héraclès vint en Ibérie pour voler les bœufs de Géryon, un géant monstrueux qui essaya de posséder la nymphe Pyrène. Mais elle s’échappa et se cacha dans une région entre l’Espagne et la France. Géryon incendia alors toute la région pour la trouver. Pyrène, sur le point de se brûler et désespérée, cria et pleura et ses larmes créèrent les lacs de montagne. Héraclès l’entendit et vint en son aide. Quand il la trouva, la nymphe était déjà moribonde et elle eut juste le temps de raconter au héros ce qui était arrivé. Héraclès, ému par la fin tragique de Pyrène, éleva un mausolée sur son corps mort en entassant toutes les roches et les pierres qu’il trouva et en créant une grande cordillère qu’il appela Pyrénées en mémoire de Pyrène.

Qu’il ait existé un culte à une déesse des montagnes ou à la montagne divinisée sous le nom de Biren ou Piren  est tout à fait possible. Il y a eu dans les Pyrénées des cultes de ce genre. Une inscription trouvée à Cardeillac en Ariège 😉 est dédiée à « Arpenino deo » (CIL XIII, 167 = Dessau 4518). On a suggéré de voir dans ce dieu Arpeninus une mauvaise prononciation de la racine alp– qui désigne des estives de haute montagne, et donc, une représentation divinisée des Pyrénées elles-mêmes. Notre Pyrénée pourrait bien être, à l’origine, une déesse des montagnes.

« Au fond, leurs croyances restaient les mêmes, et, quels que fussent les noms des divinités locales ou étrangères inscrits sur les autels, c’est à la Nature surtout que s’adressaient leurs hommages ; ils adoraient les Sources, les Arbres, les Forêts, Les Montagnes, le Feu, les Pierres, etc. Même de nos jours, les antiques superstitions ne sont pas encore complètement déracinées, et l’on peut retrouver, dans les hautes vallées, les traces et, parfois, les manifestations de l’ancien culte, si profondément naturaliste. La caractéristique du montagnard pyrénéen, c’est la ténacité » Les anciens dieux des Pyrénées, nomenclature et distributions géographique – Julien Sacaze, 1885

Pour certains pics, ports ou estives, c’est évident puisqu’ils doivent leur nom à leur forme, ou à leur position. Mais pour la grande majorité, leur étymologie est bien obscure.

« Le Mont Valier tire son appellation du vieil evêque Saint Valier ou Valère, premier évangélisateur du Couserans, qui vivait au IIIè siècle de notre ère. Saint Valier, suivant la tradition aurait le premier conquis le pic : frappé par sa majesté et sa proéminence il aurait consacré à Dieu tout le Couserans, son diocèse, qu’il voyait à 2000 mètres à ses pieds.
Si l’on s’en rapporte à cette tradition, le Mont Valier est donc la montagne pyrénéenne la plus anciennement gravie. A la cime du colosse, St Valier planta 3 croix qui résistèrent très longtemps aux outrages du temps…. » extrait des ascensions du Mt Valier de St Valier à Louis Audoubert.

La Commission de Topographie et de Toponymie Pyrénéenne, créée en 1907 par la Fédération franco-espagnole des Sociétés Pyrénéistes pour donner des noms aux sommets, a adopté le 12 mars 1922 la résolution suivante :

« La nomenclature de nos montagnes doit être de source géographique, autant que possible désignative et descriptive … Les noms de personnes ne seront attribués qu’à des éléments géographiques secondaires mais pas à des sommets ou passages d’une certaine importance … Il ne sera donné aucun nom de personne vivante à des accidents de montagne (pics, cols, etc.) à moins qu’elle n’en ait fait la première ascension et si ce point n’a pas ou n’a pas eu de dénomination. »

Ce principe a parfois été méconnu ou oublié, voire contesté notamment pour la liste (elle même contestée) des « 3000 » établie par Juan Buyse  à partir de 1988, présentée à l’UIAA et officialisée par cette dernière en 1995.
Juan Buyse avait constitué une « Equipe des trois mille » avec des pyrénéistes espagnols et français. Son attitude et les divergences, concernant notamment la dénomination de certaines cimes, entraîneront dès 1988 la désagrégation du groupe. Le 15 janvier 2018, une nouvelle liste officielle UIAA est présentée et a été acceptée par les fédérations de montagne des deux côtés des Pyrénées, ainsi que par l’Institut géographique national espagnol.

Détails des noms des sommets - janvier 2021
Détails des noms des sommets – janvier 2021

La toponymie des Pyrénées puise son origine dans les langues qui la composent au nord et au sud: basque, gascon (occitan), aragonais, catalan ou occitan languedocien. Mais certains noms remontent parfois à des origines celtes ou ont fait l’objet de déformation de par la francisation, l’hispanisation ou la littérature. L’altitude, la faune et la flore des lieux, se reflètent aussi dans les toponymes. Par exemple: « malh » = la montagne, « lou prat » = le pré, « estivas, estibes » = les estives, « les artigues » = les prairies de fauche, « la jasse » = prairies de haute montagne, « estaño » = mare stagnante, « musco » = la mousse, « les bordes » = les bourgs, « Gar – ona » = le torrent caillouteux.

Bergers, vachers, paysans, hommes ou femmes de la montagne pyrénéenne n’ont laissé que très peu d’écrits. Ils n’avaient pas toujours le savoir et la connaissance de l’écriture. Nous ne disposons bien souvent que de ce qui nous a été légué par voie orale et par la tradition dans les villages et les vallées: leur vie, leur histoire, leur travail, leurs expressions, leur langue et les noms.

A bientôt,
✽ Ivan ✽

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À propos des auteurs de G&C

Nous sommes Mélanie et Ivan, 2 passionnés d'escalade et de plantes médicinales, 2 amoureux de montagne et de nature! Depuis 2016, à travers Gratteron et Chaussons, nous vous faisons (re)découvrir les jolies falaises de France (et d'ailleurs!) et le savoir-faire des plantes médicinales. Mélanie est conseillère en plantes médicinales & réflexologue plantaire, vous pouvez jeter un oeil à ses séances en Ariège PAR ICI. Ivan est grimpeur-skieur, photographe et cordiste, vous pouvez retrouver ses prestations photo PAR LA. A bientôt!


2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Olivier dit :

    Bravo pour ce travail approfondi de recherches. C’est intéressant de découvrir toutes ces histoires.

    1. Ivan Olivier dit :

      Merci beaucoup! C’est la photo qui dicte les recherches 😉

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