Papotages libres avec un lézard menestrel nommé Antoine…

A l’aise sur toutes les parois, en falaise aussi mythique que Buoux ou comme lez’art de la rue, il a fait partie du fameux Gang des Parisiens et a fait ses premières mains sur les blocs mondialement connus de Bleau. Depuis le temps qu’il grimpe, Antoine Lemenestrel a su se transformer, observer l’évolution de l’escalade, ou plutôt des escalades, et conserver son petit look décalé. Toujours fervent partisan de l’escalade libre, il ajoute la poésie  à son registre de grimpeur-danseur vertical avec sa compagnie des Lézards Bleus. Premier ouvreur international, il nous ouvre dans cette interview, les voies de ses pensées grimpesques. Toute une vie empreinte d’escalades… Tribune libre pour un grimpeur libre…

Afin de pouvoir vous y retrouver parmi nos invités, les interviews suivent les mêmes voies: une 1ère partie escalade où les questions sont identiques pour chaque grimpeur, une 2e partie axée sur un de leur projet « alternatif », une 3e partie pour laisser place aux conseils et aux astuces. Bonnes découvertes!

GC - antoine le menestrel
Courmayeur – Photo de couverture fb

Sommaire cliquable pour aller directement aux points qui vous intéressent!

Pourrais-tu te décrire en 5 mots ?
Pourquoi l’escalade ? A quel âge as-tu commencé ?
Aujourd’hui, quels sont ton « niveau » et ton « profil » (falaise, bloc, salle…) ?
Et surtout, quelle est ta philosophie concernant l’escalade ?
Des falaises/blocs/voies à nous partager ?
Quel est ton plus beau souvenir d’escalade ? Et le « pire »?
Depuis le temps que tu pratiques, quels seraient tes conseils pour s’améliorer en tant que grimpeur ?
Tu as créé la compagnie des Lézards Bleus… Quand ? Comment ? Pourquoi ?
Quel serait le spectacle dont tu aimerais le plus nous parler ? Celui qui t’a le plus marqué ?
Les arts de la rue… Quels liens pourrais-tu faire avec l’escalade ? Artistiques ? Oniriques ? Physiques ? Arts de vie ?
Quels liens ressens-tu avec le public, que ce soit en tant que grimpeur ou avec ta compagnie ?
Lorsque nous t’avons rencontré aux 30 ans de Troubat, tu as évoqué tes souvenirs lors du diaporama, rétrospective de…30 ans plus tôt… Comment perçois-tu l’évolution de l’escalade ces dernières années ? Toi-même, comment perçois-tu ta propre évolution ?
Et ce fameux Gang des parisiens ?!
Tu as été grimpeur, ouvreur, formateur, danseur… des autres projets à nous dévoiler ?!
Beaucoup de grimpeurs sont intéressés par un mode de vie/alimentation plus sain(e). Te sens-tu concerné par ces notions ?
Et concernant le bien-être des grimpeurs, quels sont tes trucs et astuces pour ta « santé » en général ?
Que souhaites-tu ajouter comme message aux lecteurs de Gratteron et Chaussons?
Rappels…



Pourrais-tu te décrire en 5 mots ?

Ouvreur (de voies) – Aimant – Engagé – Contradictoire – Inachevé

France - Troubat© Ivan Olivier Photographie (47)
Troubat, les 30 ans – Photo by Ivan Olivier

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Pourquoi l’escalade ? A quel âge as-tu commencé ?

Je suis tombé dedans quand j’étais petit. Je n’ai jamais commencé car le creux des rochers a fait l’office d’un couffin et le sable de «Bleau » mettait du croustillant dans mon pique-nique. Je n’avais pas le choix: nous allions grimper tous les week-ends. Le début de l’escalade était un partage en famille et avec d’autres familles. Mes parents faisaient découvrir l’escalade à leurs amis et l’on jouait avec leurs enfants. On allait à Bleau et en falaise tous ensemble comme on va à la messe. Aux alentours des années 79/80, il y a eu la première cordée avec mes parents puis avec Marc mon frère cadet, c’était en fait une cordée d’enfants en même temps que l’apprentissage de l’autonomie et de la prise de risque.

GC - Antoine Le Menestrel-Photo Philippe Pousson-Le Jeu de L'égo2
Le Jeu de L’égo – Photo by Philippe Pousson

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Aujourd’hui, quels sont ton « niveau » et ton « profil » (falaise, bloc, salle…)?

Mon niveau varie en fonction du jour d’escalade. J’escalade une voie et non une cotation. Pendant la période hivernale, creuse pour les spectacles, je grimpe, j’ai peu de temps, alors chaque jour d’escalade est comme un cadeau que me donne la vie. Je prends la journée comme elle vient, je ne pense pas à la réussite. Je grimpe sans sommet. C’est le sommet qui viendra à moi. Je grimpe en falaise, surtout à Buoux, et en salle. J’ai abandonné le challenge par peur de me blesser. Je ne cherche plus à réaliser des voies de plus en plus difficiles mais je cherche à durer. Je viens d’ouvrir une nouvelle voie à Buoux : BasHautBas, ses mouvements m’ont rattrapé, ils m’attirent, ils sont difficiles. Mon nouveau challenge est de la réaliser sans forcer et sans m’abîmer: j’ai du plaisir à affiner les mouvements dans la préparation et à partager un essai avec un ami ou bien mon fils Joakim. Le chemin plus que la réussite est la voie du plaisir. En spectacle je grimpe sur les façades urbaines avec des prises en zinc, en bois, en verre, je grimpe sur les monuments en pierre, les décors de spectacle, les immeubles en carton, les bambous…

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BasHautBas – Photo by François Eté

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Et surtout, quelle est ta philosophie concernant l’escalade ? A t-elle évolué au cours de tes années de pratique?

Bien sûr que ma philosophie de l’escalade a évolué au cours des années car la liberté de l’escalade est dans ses possibilités de réinventions. Dans les années fin 1970 début 1980, j’ai participé à l’invention de l’escalade libre, elle a transformé notre manière de grimper en même temps qu’elle a libéré l’escalade artificielle qui utilisait le matériel pour progresser. En 1985, j’ai signé le « manifeste des 19 » contre l’apparition des compétitions puis dès 1986 j’ai été le premier ouvreur de voie sur mur d’escalade artificiel pour les compétitions de Vaux en Vellin , Bercy …. L’esprit qui perdure c’est l’émulation dans lequel l’autre m’aide à être meilleur et non l’esprit compétitif dans lequel il faut être meilleur que l’autre. L’escalade permet d’inventer sa signature de grimpeur. Je vais mettre en place toutes les conditions pour avoir le maximum de plaisir. Le plaisir est mon sommet. Je m’encorde avec le monde.

GC - antoine le menestrel - Chris boyer
Friche Skate – Photo by Chris Boyer

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Des falaises/blocs/voies, que tu apprécies particulièrement, à nous partager ?

J’aime grimper à Buoux. Pour le cadre naturel : Les diamants sont éternels, pour l’exigence de la partition minérale: BasHautBas, pour sa ligne : La Rose des sables, pour son histoire : La Rose et le Vampire, parce que j’y ouvre des nouvelles voies : Le cinquième appui. Quand je vais voir mon fils à Grenoble, j’aime grimper au LABO la salle de blocs, les ouvertures y sont originales et chaque bloc propose une histoire gestuelle même pour les plus faciles.

Lien vers le Labo, salle de Blocs à Grenoble:
http://labo-bloc.com/

Antoine LeMenestrel La Rosa Et le Vampire,Photo Patrick Seguins
La Rosa Et le Vampire – Photo by Patrick Seguins

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Quel est ton plus beau souvenir d’escalade ? Et le « pire » ?

Le plus intense : Revelation en solo, voici un extrait de mon carnet de bord.

29 juillet 1985 Le challenge est de grimper en libre, à la Française et dans la journée, la voie Revelation. C’est le plus beau 8a+ qu’il y ait dans la falaise et la voie la plus difficile d’Angleterre. Après avoir travaillé tous les mouvements, je tire la corde et j’enchaine la voie au premier essai. De retour au sol, une pensée folle m’envahit : Grimper Revelation en solo. Cela provoque une vague de chaleur dans mon corps et comme un feu d’artifice dans ma tête.
30 juillet Je refais Revelation en tête pour des photos, Ben Moon réalise la voie avec la technique Anglaise. Lorsqu’il chute il doit redescendre au sol sans travailler le mouvement. Puis il doit repartir du bas avec la corde laissé sur le dernier point d’ancrage. La technique anglaise demande plus de temps pour réaliser une voie difficile. Avec l’éthique Française, lorsque l’on travaille les mouvements, le geste est plus précis, le geste s’affine. Les Anglais se posent beaucoup de questions sur leur éthique.
4 aout Lorsque je regarde la voie au pied de la falaise, à chaque instant je me dis que c’est impossible, que je vais craquer. J’ai peur. Pourtant aucun mouvement ne m’est inconnu. Le soir je n’arrive pas à dormir, j’ai des décharges d’adrénaline, ce solo me prend la tête et mon corps tout entier est sous son emprise, je n’arrive pas à m’en détacher, je suis vampirisé.
6 aout Allongé, je fais chaque mouvement dans la tête mais surtout je dois ressentir chaque mouvement, chaque équilibre, chaque préhension, je dois m’imprégner de la sensation du mouvement. Le jour J je serai seul, la voie et moi. Pour progresser, je sors de mon confort, je grimpe fatigué ou la voie humide.
8 aout 1985 9h. Je ne sais plus si je dois y aller, est-ce trop pour moi ? Mais tellement fort, je suis bien, je n’ai plus peur, j’y vais …

L’après-midi, nous arrivons à Raven Tor avec JB, il y a du monde. Aujourd’hui, les conditions météos sont parfaites, je m’échauffe normalement mais je sais que je ne pourrais pas essayer tout de suite vu le nombre de grimpeurs présents, j’ai besoin d’intimité. J’assure JB dans le premier blocage de Revelation qui lui résiste toujours. Je refais la voie une dernière fois, nettoie les prises, je ravale la corde et laisse au sommet un bout de corde avec un mousqueton. Je suis calme comme un verre qui se remplie progressivement mais sans déborder. Je suis modelable et la pierre est mon sculpteur. J’apprécie mon état, je n’ai plus de décharges d’adrénaline, c’est reposant et cette peur de ne pas oser y aller se dissipe au fur et à mesure que les ombres s’allongent et que les grimpeurs s’éparpillent dans la falaise. Vers 16 heures, j’ai une impulsion, c’est maintenant, tout est là, je suis près au pied de la voie. Ma tête est vide, toute ma concentration est passée dans mon corps. JB me pare pour le premier blocage et va prendre des photos. Les mouvements s’enchainent à la perfection, pas une hésitation, pas un mouvement de trop, pas une crispation, jusqu’en haut de la voie, la concentration est totale, j’ai grimpé dans un état de grâce comme je n’avais jamais grimpé. Une petite sangle autour de la taille me permet de redescendre dans les bras de Jean Baptiste. Une fois de plus notre amitié s’est approfondie. Je ne me rends compte plus de rien si ce n’est que je suis heureux.

Le pire souvenir : les compétitions du Biot et Arco.

En 1987, pour ma deuxième compétition sur les falaises du Biot en Savoie, je m’étais isolé au Cimaï chez Denis Garnier. Je méditais sur la petite fumée qui court le long d’une paroi et qui la longe sans s’accrocher. J’ai alors réalisé le premier 8a « à vue » avec la voie Samizdat. J.B. Tribout mon ami était venu me chercher dans la falaise du Cimaï et m’a emmené à la compétition à laquelle je n’avais pas envie de participer. Je n’assumais pas la contradiction entre mes convictions anti-compétition et l’envie que mes performances sportives soient reconnues. Lors de la compétition au sol, je me cachais sous une couverture, j’avais honte de moi. Je grimpais, je réussissais la voie et je remettais ma couverture sur la tête. Je lisais « Ainsi parlait Zarathoustra » de Nietzsche : « Ô ciel au-dessus de moi, toi le pur! Toi le profond! Toi l’abîme de lumière! … Me lancer dans ta hauteur –voilà ma profondeur! Me cacher dans ta pureté – voilà mon innocence! Ensemble, nous avons tout gagné. Ensemble, nous avons appris à grimper par-dessus nous-mêmes. Nous avons appris à nous dépasser pour parvenir à nous-mêmes.» A la fin des qualifications, j’étais premier. Patrick Edlinger la star ( le trou noir de la médiatisation) a organisé une conférence de presse improvisée : j’ai été accusé avec mon frère Marc de tricherie pour avoir grimpé dans la falaise un an auparavant. C’était vrai, mais comme on peut avoir grimpé sur un mur d’escalade avant que les voies ne soient ouvertes. Il pleuvait des cordes, la compétition a été annulée, mais j’ai contribué à faire annuler la dernière compétition internationale sur falaise et j’en suis fier. Je n’ai pas participé à la troisième compétition sur la falaise d’Arco, car les voies étaient pleines de prises mal taillées sur le rocher. Je n’ai pas eu le désir de grimper et je n’ai pas grimpé. Mon sponsor a déchiré mon contrat devant moi. Je suis vite revenu à mon amour de l’ouverture de voie.

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Depuis le temps que tu pratiques, quels seraient tes conseils pour s’améliorer en tant que grimpeur ?

L’expiration est mon cinquième point d’appui.
Pousser dans la profondeur de la prise.
Placer mon centre de gravité à la verticale de mon appui.
Faire l’amour avec la roche.
Tenir bon et lâcher prise.
Etre le mouvement.
Adhérer à la paroi comme la fumée qui monte le long de la paroi.
Rêver mon escalade avant de grimper.
La pensée est un boulet.
Tomber dans le vide c’est d’abord tomber dans ma tête.
Pas à pas le sommet vient à moi.
Le plaisir du chemin