« Il était une voie » by Antoine Le Menestrel

« Il était une voie… » est le nom du blog de Caroline Ciavaldini et de James Pearson, mais c’est aussi le titre d’un (long 😉 ) article écrit par Antoine Le Menestrel. Il nous avait déjà fait cadeau de répondre à notre interview et cette fois-ci, il nous a contacté afin de nous faire lire cet article dédié à l’ouverture de voies en escalade outdoor et indoor. Il s’est mis à zyeuter de nouvelles voies à Buoux et a rédigé ce texte, très personnel. On rentre dans les pensées d’Antoine, dans son journal. Ce dernier a été publié dans le magazine Passe Muraille numéro 2.  Si vous avez 1/4h devant vous, on vous laisse le découvrir!

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Antoine dans « Le poids de la Tête » – Buoux – photo by Pierre Duret


Au sommaire: Pourquoi ouvrir une voie? | D’où vient notre élan exploratoire? | Comment ouvrir? | L’éthique de la première ascension | Quand la prise devient prison | Mais pourquoi taille t-on ainsi ces prises? | La roche est vierge | Griser les prises taillées | Rêve nocturne du 15 oct 2016 | La rose et le vampire | Un croisé de rêve | Ouverture sur mur artificiel | Poésies en m’inspirant des poètes.


Pourquoi ouvrir une voie ? 

Pour réaliser une belle ascension. Pour laisser une trace. Pour avoir son nom dans le topo. Parce qu’un élan irrésistible nous pousse à explorer l’inconnu. Parce que cette voie est le point d’appui de notre désir. Pour offrir cette voie aux grimpeurs. Parce qu’une voix minérale nous appelle. Pour s’émerveiller de l’existence des prises. Pour grimper un rocher vierge d’humanité. Pour révéler un territoire inconnu.

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D’où vient notre élan exploratoire ?

Il y a bien longtemps, nomades, nous avons cheminé avec les troupeaux, nous avons exploré les horizontalités, les mers, les déserts et les continents. Devenus sédentaires, nous poursuivons notre exploration vers le haut, c’est à dire: le ciel et vers le bas, c’est à dire: le fond des océans. L’inconnu nous appelle, il ouvre la porte de l’indéfini. Le vide nous attire et nous faisons le premier pas.

Posé à même le vide j’ai monté une marche, je m’élève d’un niveau. Tout à coup apparaît une seconde marche, je m’élève à nouveau. Se présente une troisième marche et la première a disparu… Ouvrir une voie, c’est aller dans l’inconnu, cela ne ressemble-t-il pas à notre quête existentielle ? L’escalade est le support d’un dialogue avec la pierre et d’une méditation existence-ciel. Ce ne sont pas seulement les grimpeurs qui empruntent les nouvelles voies que nous ouvrons, mais c’est aussi l’escalade qui s’invente à travers ses ouvertures. L’ouverture est l’avenir de l’escalade.

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Antoine, dans « Ravage » 8+/c – Dévers du Chuenisberg dans le Jura Bâlois – 1986
Un peu de mon histoire 

(Retrouvez également ce passage dans notre interview d’Antoine) Dans les année 1975, j’avais 10 ans et mon frère Marc, 8 ans. Nous étions les seuls enfants à grimper en bloc régulièrement à Fontainebleau. Il y avait des circuits tracés et balisés qui n’étaient pas adaptés. Ce n’était pas si simple que ça pour notre père Jacques de trouver des passages pour nous. Un jour notre père a pris un pot de peinture blanche et un gros pinceau et nous sommes allés au massif du 91,1 ouvrir le premier circuit pour enfants. Ce fut très excitant pour moi et mon frère de rechercher des rochers et des passages qui correspondaient à notre petite taille. Il fallait les imbriquer les uns avec les autres tel un puzzle pour en faire un circuit. Nous étions comme des explorateurs, des chercheurs de blocs. Dans cette dynamique de découverte s’était alors créée une forte complicité avec mon frère Marc. A cette même époque, j’ai commencé à grimper en premier de cordée. Nous grimpions en falaise sur des voies qui existaient. Elles semblaient avoir toujours été là. On ouvrait peu de nouvelles voies. Nous nous assurions avec la corde autour de la taille, nous n’avions pas le droit de tomber. J’avais peur, les points de sécurité étaient aussi variés que des clous dans les fissures, des coins de bois dans des trous, des lunules dans le rocher, des coinceurs, des arbustes. Nous n’étions jamais sûrs que ces points tiendraient en cas de chute, alors je ne tombais pas, je visais le point de sécurité suivant en donnant toute mon énergie à la réussite du mouvement.

France - Troubat© Ivan Olivier Photographie (47)

Dans les années 1980, la pratique de l’escalade libre s’inventait, nous la libérions de son aide artificielle. Le matériel servait à la protection et non pas à grimper. Le matériel lui aussi évoluait : les cordes et les baudriers nous ont permis de chuter. L’ère industrielle finissait, c’était le retour à la nature. Nous revenions à des pratiques où le corps jouait avec les éléments : eau, neige, air, vent. Des nouvelles disciplines apparaissaient ou se développaient : Surf, Delta, Snow, Skate… Pour nous grimpeurs, c’était le corps-à-corps avec la pierre, avec les blocs et les falaises. Nous étions libérés du danger de la montagne. Un puriste de l’escalade libre aurait dit qu’il fallait grimper pieds nus, en solo et à vue. Dans la réalité, nous utilisions certain matériel pour progresser : les chaussons, le pof ; la magnésie est arrivée plus tard. Nous cotions les voies d’escalade en 6a, 6b, 6c, 6d, 6e, 6f… enfin le 7 est apparu et l’échelle des cotations s’est ouverte vers le haut. Nous avons d’abord libéré l’escalade de ses points d’aides artificielles, puis de ses points de repos. Il ne s’agissait pas d’ouvrir de nouvelles voies mais de cheminer différemment dans les voies existantes. Cette nouvelle manière de grimper nous excitait et procurait beaucoup de plaisir corporel. La liberté est dans le nouveau regard que l’on porte sur le monde. Nous avons donc commencé l’escalade libre sur des anciennes voies artificielles. Nous descendions en rappel et nous retirions les clous, les coins de bois et cela nous faisait des prises supplémentaires pour grimper. Nous placions des points d’ancrage à expansion dans la masse minérale en quoi nous avions maintenant confiance. En quelques années, les voies qui ont pu être libérées l’ont été et il fut nécessaire d’ouvrir de nouvelles voies.

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Comment ouvrir?

« Mes expériences se limitent essentiellement aux falaises de Buoux.
C’est mon jardin d’agrément depuis 30 ans, je m’y sens bien. »

Au départ, il y a une falaise, puis un guetteur à l’affût, qui traque du regard les lignes de prises. Nous prenions du temps au pied de la paroi à l’observer et  ressentions l’appel d’une ligne vierge. Je ne me suis jamais senti équipeur, mais ouvreur de voies. Je ne suis pas un technicien de façade et me sens attiré par une route minérale. Nous descendions en rappel dans cette paroi sans voie. Cette pratique était révolutionnaire. À l’époque, peu de grimpeurs ouvraient des voies à partir du haut. Pour certains grimpeurs, c’était comme un sacrilège de commencer par le sommet et de descendre pour explorer l’inconnu. Certains irréductibles comme Christian Guyomard à la Sainte Victoire ont poursuivi l’ouverture à partir du bas, mais cette pratique est devenue marginale. Seuls les dieux arrivaient au sommet par le haut, nous les humains devons faire l’effort et mériter le sommet comme un Graal. Une question nous hantait : Y a-t-il des prises suffisantes pour réaliser une ascension ? C’était la plus grande inconnue. Lorsque les prises étaient là, c’était magique et je remerciais intimement la nature. C’était comme un cadeau, j’étais ému. La prise était une surprise. Parfois, je devais brosser à droite et à gauche et découvrais sous le lichen un trou si petit qu’il permettait tout juste le passage. Il ne s’agissait pas de créer une voie où de forcer un passage, mais de suivre le chemin là où nous emporte le rocher. Il ne s’agissait pas de rentabiliser un morceau de caillou. Nous cherchions à nous adapter au rocher. Pour ouvrir une voie il y a de multiples influences qui se cristallisent.

Nous donnons le haut comme directive, mais c’est un code, je dirais même qu’il est totalitaire, nous pourrions traverser, désescalader, ou grimper en cercle. Je vais chercher une logique de la ligne qui donnera une identité à la voie. Je cherche une individualité. La voie ne doit être trop proche vis-à-vis de ses voisines, j’évite que des prises soient communes entre deux voies . Il m’arrive de ne pas en ouvrir par trop de proximité. Mais je pourrais nettoyer toutes les prises et laisser libre cours au grimpeur de choisir son itinéraire sans voie pré-déterminée. Des lignes de prises parfois se croisent. Il faut faire le choix d’un cheminement. L’homogénéité de la difficulté est souvent un facteur influent. Une belle forme, un beau mouvement incite au détour. Le désir que la voie ait une certaine cotation peut influer sur tel ou tel choix de passage. Il y a donc de multiples paramètres qui influencent le tracé.

GC- il etait une voie - antoine le menestrel - photo Pierre Duret- Le POIDS DE LA TETE
Antoine dans « Partis pris.e. 7c » – photo by Pierre Duret

Dans les années 1980, je faisais parti de la bande des Parisiens – Laurent Jacob, Marc Le Menestrel, Jean-Baptiste Tribout, David Chambre, Fabrice Guillot, Alain Guersen – à l’affût de lignes toujours plus extrêmes et réalisables. C’est Laurent Jacob, pour qui c’était une passion intarissable, qui nous initia aux joies de l’ouverture. C’était un « maître ». Découvrir une ligne, préparer au mieux le rocher afin que les grimpeurs aient envie de le parcourir, et en faire don à la communauté des grimpeurs. Après l’avoir réalisée, nous avions enfin l’honneur de la nommer et de la signer au pied tel une œuvre d’art. Laurent perfectionnait sans cesse ses outils ; escarpolette, tamponnoir rallongé. Il nous fallait près de ¾ heure pour placer un point d’ancrage. Pour toute la bande d’ouvreurs que nous étions, il volait des points d’assurage en les cachant dans son string. Il y avait un gros investissement dans la voie que nous préparions, nous brossions le lichen sur toute la zone d’escalade afin que tout un chacun puisse choisir ses prises de pieds. Le moindre gratton, cupule, bossette ou picot devaient pouvoir servir à un grimpeur en pleine découverte, en style « à vue » ou en perdition lors d’une tentative d’enchaînement. Les voies faciles demandent plus d’investissement, parce qu’il faut en général brosser davantage, car le lichen s’accroche mieux aux dalles et il y a souvent des trous remplis de terre avec des arbustes aux racines denses qui se faufilent dans les fissures, voire qui les créent. Nous adoucissions le tranchant de la prise pour éviter de se couper les doigts sur les collerettes de pierre. On préparait le rocher à être grimpé par soi et par les autres. Nous réfléchissions sur la place des points d’ancrage, c’était nouveau. Avant, en partant du bas, les ouvreurs mettaient des protections où ils pouvaient en mettre. Nous pensions faciliter les mousquetonnages en plaçant le point d’assurance au niveau d’une bonne prise avant le pas difficile. Nous placions judicieusement les points d’assurances en respectant la consigne de ne pas chuter au sol. L’exposition et l’engagement entre les ancrages donnaient plus ou moins de tension psychologique. Nous n’avions par beaucoup d’argent pour la sécurité et les points étaient alors espacés. Nous cherchions un esthétisme de la ligne de l’enchaînement des points, un équilibre entre les distances, une répartition pour ne pas provoquer de tirage. Patrick Edlinger, lui, faisait 5 remontés aux jumarts et plaçait le point d’assurance sans se préoccuper des prises et cela donnait un autre caractère à l’engagement. Mettre un point d’ancrage, c’est assumer une responsabilité très importante car d’autres grimpeurs vont s’arrêter pour ne pas risquer leur vie. Enfin nous grimpions la voie de bas en haut sans tomber, en libre. Après lui avoir donner son nom, nous la signions comme la création d’une œuvre qui allait exister grâce aux autres grimpeurs. Les noms des voies changeaient et nos intimités y étaient parfois associées : Élixir de Violence, Chouca, La Rage de Vivre, Le Spectre du Surmutant. Avec La Rose et le Vampire, ma fibre artistique vibrait derrière ce nom. Dans toutes ces attentions, il y avait une recherche de la perfection. Il s’agissait de s’adapter et d’accompagner la nature et parfois de prolonger la création naturelle en la transformant. Voilà ce que j’appelle être créatif dans l’adaptation au rocher.

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Cordée avec J.B. Tribout – Frankenjura – The Face 8a+ – 1984

Laurent Jacob a équipé La Cage aux Orchidées  puis le Corps Électrique (dans les surplombs au-dessus). Nous avons déplacé le regard vers le haut et vers ces incroyables volumes. Nous avons ainsi équipé les dévers. Nous avons apprivoisé peu à peu ces nouveaux territoires.

Nous, la bande des Parisiens avions toujours envie de faire plus difficile, de découvrir une nouvelle cotation de nouvelles parois. Nous cherchions à ouvrir l’échelle par le haut. Le passage du 7c au 8a a été un grand moment de partage. Nous étions aux Eaux Claire, il y avait une petite et belle dalle très teigneuse Crépinette. Fabrice Guillot avait la fièvre, il était allongé dans l’herbe à nous regarder nos tentatives. Dans une fulgurance qui le caractérise, il réussit la voie et se recoucha. La recherche de la difficulté et de la ligne était permanente, mais ouvrir un beau 7 comme La Rose des sables a été motivant. Cette ligne qui m’a interpellé, le rocher m’a murmuré son nom. Je me lasse jamais de la refaire car je garde en la grimpant l’esprit de découverte.

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L’éthique de la première ascension

Il y avait un réel investissement à ouvrir une voie. Il y avait donc une éthique qui laissait à l’ouvreur la priorité de faire la première ascension. Il y avait un investissement émotionnel et physique parfois long, intense, voir névrotique. La voie est un vampire qui absorbe ta pensé, ton énergie, ta peau, ton sang. Nous vivions sous la dictature de la recherche de la réussite. Nous ne pouvions supporter de consommer l’ouverture des autres. Nous étions des grimpeurs impliqués et nous avions une responsabilité dans l’invention de cette l’escalade libre.

Certains grimpeurs comme « La Mouche » étaient très investis et précurseurs de la haute difficulté et ne se préoccupaient pas de cette éthique et cela nous affectait. C’est vrai : Quel droit de propriété peut on avoir sur un morceau de caillou ? La voie ne m’appartient pas. Certes en grimpant ce morceau de caillou, on en fait une falaise. Ma voie ouverte appartient à tous.

Au Verdon, Patrick Edlinger essayait Sale temps pour les caves, elle lui résistait, alors je lui ai demandé la permission de l’essayer et je l’ai réalisée. J’ai aussi demandé à Patrick Berhaut si je pouvais tenter Le toit d’Auguste, la voie qui lui résistait. Nous l’avons essayé ensemble, je ne l’ai pas réalisée mais j’ai trouvé la méthode qui lui a permis d’en faire la première ascension. J’ai fait un blocage psychologique, lorsque je pensai à cette voie, mes avant-bras gonflaient comme si j’avais trop grimpé et comme si ma volonté de réaliser la voie était tellement forte que j’en étais déjà fatigué.

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Ouverture – Photo by Pierre Duret

J’avais équipé Rêve de Papillon et, pour la grimper, le mouvement du croisé par dessus la tête me résistait tel un battement d’aile. J’ai proposé à Marc Le Menestrel de l’essayer et il a fini de l’équiper. Il était plus fort que moi dans ces mouvements qui demandent de la force et il a réalisé la voie avant moi. J’ai été content pour lui et aussi parce qu’il avait réussi une des meilleurs performances de l’époque. Cela m’avait coûté personnellement, mais l’envie de lui faire le cadeau de la première ascension était plus importante que cette éthique possessive et égoïste. Aujourd’hui encore, j’aime pratiquer la première ascension d’une voie que j’ai ouverte, c’est l’étape ultime avant de l’annonce faite à la communauté des grimpeurs. La bande des Parisiens permettait aussi des ouvertures à plusieurs. Nous pouvions tous essayer ensemble la même voie. Nous avons attribué cette première à un collectif comme Le Bidule (1er 8 a+ Français) au Saussois avec Antoine, Marc et J.B., Géant Jones (1er 8a+ Suisse) au Salève avec Antoine et J.B.

Il arrivait aussi que l’on équipât une voie sans penser à réaliser la première ascension; pour les générations futures comme l’a fait Marc Le Menestrel avec le Bombé bleu à Buoux. Il a anticipé et a projeté l’escalade vers de nouvelles difficultés. Pendant la grande période d’ouverture à Buoux, nous étions hyper contents de voir des grimpeurs dans nos voies. Nous regardions les autres grimpeurs, nous pouvions les conseiller, les encourager aux pieds des voies. Les encouragements verbaux venaient de Fontainebleau. La proximité physique et fraternelle des membres du groupe par rapport aux grimpeurs l’invitait à ce qu’il se donne à fond. Les encouragements portent le grimpeur dans une bulle qui s’élève.

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Quand la prise devient prison

C’est un privilège pour nous, ouvreurs, d’être en contact avec un rocher vierge d’humanité. Les pôles, les sommets des montagnes, les profondeurs de la mer sont souillés, sur terre seule quelques parois verticales subsistent. Au passage clé, il manque une prise, la voie est trop dure ou alors hétérogène dans ce cas là on taille, on rajoute une prise, on colle un caillou  une prise artificielle ou une poignée de chasse d’eau… À Buoux souvent la prise est masquée par une dentelle rocheuse. La prise vierge nous met directement en relation avec les origines de la terre. C’est l’ouvreur qui est le premier en contact avec la prise naturelle, une relation entre eux va s’établir, la prise en sera irrémédiablement transformée. De quelle qualité est cette relation ? L’intervention de l’ouvreur sur la prise dépend de nombreux facteurs : de la culture verticale du pays, de la culture de la falaise et de son histoire, du type de rocher, de son éthique personnelle, de sa morphologie -grosseur des doigts, taille-, du niveau d’escalade de l’ouvreur, de son expérience d’ouverture, de ses moyens financiers et de son désir.

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Antoine dans « Le jeu de l’égo » – Photo by Philippe Pousson

Pour moi, en façonnant à partir du rocher vierge une voie d’escalade, l’ouvreur révèle sa conception de l’escalade et sa personnalité. Il a besoin d’humilité pour ne pas créer une voie de toutes pièces. Il va chercher à s’adapter à ce que le rocher lui propose. Il faut être sincère: j’interviens sur le rocher mais avec quelle intensité? Vais-je dompter la roche telle une bête sauvage, la faire plier à mon désir ou créer une relation ? Il va naître un échange entre un élément minéral figé et un être mental en mouvement. Il n’y a pas de limite nette entre préparer la prise, l’améliorer et la taille de prises. Mon appréciation personnelle est mon unique juge.

« Je me suis souvent retrouvé avec l’ange qui me dit de ne pas intervenir et l’ange de la tentation. »

Il y a en fait un rapport conscient entre mon désir et le respect du rocher. Je prends le droit d’intervenir. Tout n’est pas possible pour assouvir ma faim d’escalade et je me dois de mettre des limites. Mon désir est illimité tandis que mon environnement est limité. Quand je me permets de recoller des grattons ou des pelures de rocher qui vont casser, souvent la prise devient meilleure. Lorsque je me m’autorise à ouvrir la corolle des trous, je peux parfois choisir entre un mono-doigt ou un bi-doigt, un bi-doigt ou un tri-doigts. La prise est brute et je la révèle. Bien sûr, je prépare les prises pour qu’elles ne fassent pas mal. Avant l’apparition de l’escalade libre on intervenait rarement sur les prises sauf à Bleau, car on ne travaillait pas les voies. Mais avec l’escalade libre c’est devenu inconcevable de répéter plusieurs fois un mouvement extrême sur une prise coupante. Si j’améliore ou agrandis une prise, je kidnappe une voie pour les générations futures. En intervenant sur une prise, je commets toujours l’irréparable. Seul l’ouvreur a la responsabilité et le privilège d’intervenir sur le rocher. Les grimpeurs suivants n’y interviendront plus. L’ouvreur fige l’acte d’intervention sur le rocher. C’est une convention au sein de la communauté des grimpeurs. Ce qui fait que l’on touche à la prise, c’est le désir de réussir la voie, et c’est surtout un choix de l’ouvreur seul.

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Antoine sur « sa » falaise mythique de Buoux – Photo by François Eté

Je ne parlerai pas des cas où il serait nécessaire de tailler ou de rajouter une suite de plusieurs prises, tant il est évident que dans ce cas-là, il faudrait abandonner et rechercher une autre ligne… Souvent à quelques mètres seulement à côté. Il suffit d’observer. Dans le cas où il nous semble manquer une prise, il faudrait demander son avis à un grimpeur de plus haut niveau. Pour un grimpeur de 6, le 9 est inconcevable de même le 10 pour un grimpeur de 7.

Les prises taillées existaient aussi au Saussois car pour libérer les voies, nous enlevions les pitons. Les pitonnage répété avait agrandi et poli les trous. L’escalade libre s’est inventé avec des prises taillées. A Buoux, la plupart du temps les prises taillées font mal. J’ai pu observer que la taille de prises a eu pour conséquence d’engendrer la difficulté la plus dure de la voie. Elle induit toujours un mouvement de face désagréable qui choque vis-à-vis d’autres mouvements naturels de la voie. La prise est souvent traumatisante et réalisée de façon peu esthétique et peu créative dans sa préhension ; bi-doigt ou mono-doigt parfois en cupule. Elle n’est là que pour pallier un manque de prise et permettre de grimper, rarement elle s’intègre à la gestuelle. J’ai observé dans ces voies que la taille des prises diminue l’adaptation de l’ouvreur au rocher et court-circuite une communion avec la roche. Elle empêche de voir les prises naturelles présentes et indispose à trouver d’autres chemins. La possibilité même de tailler est réductrice dans l’adaptation au rocher, elle rend aveugle l’équipeur.

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Mais pourquoi taille-t-on ainsi ces prises ?

Par avidité d’ouvrir toujours plus, par volonté de réaliser son propre désir, par culture de la conquête. En effet nous sommes imbibés de cette culture vers le haut. Cette attitude s’inscrit dans l’idéologie de la conquête de la volonté du toujours plus, du tout, tout de suite et du tout droit. Je retrouve dans la Bible:

  • La Genése 1:28 : Croissez, et multipliez, et remplissez la terre; et l’assujettissez, et dominez sur les poissons de la mer, et sur les oiseaux des cieux, et sur toute bête qui se meut sur la terre
  • Essai 66.1 : Ainsi parle l’éternel, le ciel est mon trône et la terre mon marche-pied.

Aujourd’hui, on privilégie toujours le haut par rapport à la voie qui mène au sommet. Il y a une dictature du sommet. Qu’est-ce « le haut » aujourd’hui alors que des voies qui font 5 mètres s’arrêtent en pleine paroi?

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Antoine dans « BasHautBas »8a – Secteur Podium à Buoux – Photo by François Eté

Chaque voie a son sommet ! Le plaisir de grimper est-il dans l’escalade ou dans le sommet ? Ces prises taillées artificielles, il n’y a ni art ni ciel, mais beaucoup de superficiel. Une surprise de taille pour notre avenir. La prise naturelle est-elle en voie de disparition ? L’escalade libre est-elle en chute libre ?

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La roche est vierge

La prise a son hymen. L’ouvreur déflore la prise pour répandre le parfum d’une préhension. Le grimpeur effleure la prise pour jouir du mouvement. Je fais l’amour avec le rocher et nous marions nos intimités. Lorsque l’on taille une prise n’y a-t-il pas viol, un acte de violence non consentie par la roche?

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Griser les prises taillées

Une prise est précieuse comme les pierres peuvent l’être, elle nous relie à la planète, on remonte le temps en grimpant sur du calcaire. Quand l’on commence la voie, on est plusieurs milliers d’années en arrière, et quand on monte, on se rapproche du présent. Je trouve beau que la pratique repose sur quelques centimètres carrés de minéral. Si un fou, un terroriste devait abîmer des prises, cela serait irréparable. Finalement, l’escalade repose sur un consensus qui fait que notre pratique existe toujours. Notre pratique évolue sans cesse, et la richesse de notre activité, c’est la diversité des approches, chacun peut inventer sa voie. En 1999, cela faisait 12 ans que je m’étais écarté des parois tant j’étais absorbé par ma danse-escalade sur les monuments. L’envie de grimper débordait. Je me suis donc remis à grimper sur les rochers proches de chez moi sur la falaise de Buoux. J’avais envie de renouer avec mes racines minérales et mes origines reptiliennes. Mais mon désir de mouvement naturel s’est trouvé contrecarré par des voies comportant des prises que des ouvreurs, dont je fais parti, avaient taillé dans les années 80. Mon corps n’appréciait plus l’escalade de ces voies, il n’arrivait pas à bien se lover dans le flot des prises. Depuis quelques années, je crée des chorégraphies m’adaptant à différents supports qui deviennent mes espaces scéniques:  les échafaudages, les arbres ou les façades urbaines ou en carton. Au cours de mes spectacles, je joue avec des prises faites avec des matériaux multiples, en métal, bois, zinc, pierre, caoutchouc, recouverte de fiente, sales ou brûlantes, très souvent l’architecture est artificielle et une certaine gestuelle en découle. Or ce qui me plaît dans l’escalade libre sur site naturel, c’est être en relation intime avec le rocher. Moins il y a d’intervention humaine, d’acte volontaire et de création de prises, plus mon être grimpant pourra être en communion avec l’esprit du roc. La taille de prises suppose une relation avec un ouvreur et moi, je préfère développer cette relation sur les murs d’escalade. Je me suis pris au jeu de « GRISER » les prises taillées comme on a pu, en Belgique, jaunir les clous qui ne servaient plus à la progression.

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Antoine dans « Le poids de la Tête » – Buoux – photo by Pierre Duret

Griser les prises, c’est :

  • Rendre le rocher gris symboliquement plus proche de son état initial
  • Être grisé et s’enivrer d’une purification
  • S’exalter gestuellement dans un mouvement naturel
  • Faire naître en nous un état créatif.
  • Des grimpeurs confrontés aux prises taillées ont eu d’autres réactions. L’ouvreur peut aussi reboucher la prise lorsque le passage peut se faire sans la prise taillée.

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Rêve nocturne du 15 oct. 2016

Dans mon rêve, il y a au pied d’une falaise Patrick, je suis en train d’ouvrir une voie et je redescends discuter:

  • Patrick : s’il n’y a plus de prise, je ne grimpe pas
  • Antoine : il n’y a pas de prise pour celui qui regarde, mais si tu touches le rocher, il frémit comme un corps et laisse apparaître des ouvertures.
  • Patrick : je ne touche à rien, les prises ne seront pas naturelles
  • Antoine : cette paroi est comme un vieux tissu. Si tu tires trop sur le tissu, il se déchire et tu perds la prise. Si tu la raccommodes, tu peux sauver la prise. Si tu l’accroches sans forcer tu peux grimper.

GC- il etait une voie - antoine le menestrel

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La Rose et le Vampire

Laurent Jacob m’avait proposé de finir d’équiper sa voie Promenade au bord du gouffre au secteur du Bout du Monde. A l’époque ce secteur n’avait pas de nom. C’est en lisant Voyage au bout de la nuit de Céline en 1986 que j’ai trouvé cette phrase : «  Il y a un moment où on est tout seul quand on est arrivé au bout de tout ce qui peut vous arriver. C’est le bout du monde. Le chagrin lui-même, le vôtre, ne vous répond plus rien et il faut revenir en arrière alors, parmi les hommes, n’importe lesquels. On n’est pas difficile dans ces moment-là car même pour pleurer il faut retourner là où tout recommence, il faut revenir avec eux. Des mots, il y en a des cachés parmi les autres, comme des cailloux. »

GC- il etait une voie - antoine le menestrel - la rose et le vampire

Le jour où je suis descendu dans la paroi pour la première fois, ô merveille, les prises étaient là, mais elles étaient trop petites pour la gravir à cette époque-là. Malgré tout, la rage de grimper me poussa à consolider des prises et à en agrandir d’autres. Le rocher dictait mon travail, mais j’apportais une part de création supplémentaire aux prises. Aucune prise n’est sortie du néant, c’est pour cela que les mouvements sont beaux. J’ai ouvert un 8b en 1985 parce que je cherchais à réaliser cette cotation. Si je l’avais ouverte en 1987, j’en aurais probablement fait un 8 c.

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Un croisé de Rêve

Cette attitude créative m’a permis de révéler le « Croisé de la Rose » un mouvement qui n’existait pas dans le vocabulaire de l’escalade extrême. Patrick Berhault l’avait dévoilé dans sa fameuse traversée à la Loubière: le bras gauche va si loin chercher une prise à droite qu’il entraîne la tête sous le bras droit ; ce mouvement m’ouvrait le visage sur l’espace et le monde qui m’entourait, créant une relation avec l’assureur et les grimpeurs. Avec ce nouveau mouvement, je découvrais une autre dimension de l’escalade. Je n’allais plus seulement grimper pour moi mais aussi pour les autres. Je pressentais mon futur métier d’artiste de la hauteur. C’est un mouvement fondateur, car il m’a permis d’être en hauteur et de créer une relation avec le public. De vivre une cordée émotionnelle comme dit Jean-George Inca. Ce geste est devenu incontournable quand j’effectue mes danses verticales. Je l’ai exporté sur des décors de spectacle et sur les murs des villes.

GC_Antoine Le Menestrel dans la Rose et le vampire Photo Françoise Pevsner
Antoine dans « La rose et le vampire » – Photo by François Pevsner

Bien d’autres mouvements sont nés à cette époque : La Lolotte qui vient de Laurent Jacob et de ses contorsions pour compenser sa différences de force avec nous. Le Yaniro réalisé dans la fameuse voie Chouca ouverte par Marc Le Menestrel, c’est probablement le compagnon de cordée de Yaniro qui fait ce mouvement en premier mais c’est la star qui fait la photo. L’Edlingette c’est faire la grenouille comme Patrick Edlinger avec le bassin plaqué à la paroi en regardant son épaule. La Gastounette vient d’une fameuse définition du changement de pied dans un livre de Gaston Rebuffat. La Rose et le Vampire est aujourd’hui une des voies célèbres, j’en suis fier. En tant qu’artiste-grimpeur, je la considère comme une œuvre créée par l’alchimie minérale d’une falaise, d’un auteur et d’un mouvement. Au delà de son escalade, cette voie a sa propre histoire enrichie par tous ces ascensionnistes. Le vampire c’est la voie et la rose est pour vous. Cette voie a beaucoup compté pour moi, elle m’a transformé et a changé le cours de ma vie. Je l’ai ouverte pour sa ligne, sa gestuelle et le challenge de la cotation. L’envie de m’exprimer en ouvrant une voie sur le rocher devait s’arrêter là. Tout n’était pas possible. Après cette ouverture, j’ai pensé que j’avais trop forcé la roche. Je n’étais plus créatif dans l’adaptation au rocher, mais je devenais créateur de voies. C’est l’apparition des murs artificiels qui m’a permis de canaliser cette créativité. Je pouvais créer sur les murs artificiels qui étaient un support vierge et un  » exutoire  » à mes rêves inassouvis de voies originales.

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ღ Ouverture sur mur artificiel

Dès 1986 à Vaulx en Velin, pour la première compétition d’escalade sur mur artificiel, j’ai été le premier chef ouvreur international de voie de compétition sur un mur d’escalade artificiel. Je l’ai aussi été pour les 3 masters de Bercy et pour de nombreuses coupes du monde. Avec Fabrice Guillot, mon compagnon de cordée, j’ai développé une recherche créative sur le geste mais aussi sur la chorégraphie d’une voie. J’ai proposé qu’elle soit constituante d’une voie de compétition au même titre que la difficulté. J’ai osé des ouvertures originales pour ne pas enfermer les voies artificielles dans un unique carcan de difficultés physiques. C’était passionnant, nous ne participions pas uniquement à l’ouverture des voies mais aussi à la sculpture des prises et à la création du mur et même en tant que juge de prise. Ce métier d’ouvreur n’existait pas, nous l’inventions. Nous élaborions les règles pour mesurer la performance et cela demandait du temps de l’énergie et de la créativité. Nous devions faire des choix de critères de sélections. En effet, cela va de soi de déterminer des règles pour établir un classement. Le compétiteur est le meilleur dans un cadre de règles imaginées. Il n’y a pas de premier absolu. La compétition est la mise en scène de la recherche d’UN meilleur. Quand il y a de gros enjeux dans les compétitions, il faut un seul vainqueur, mais je ne me contentais pas de cette contrainte de sélection, je voulais du suspens, de l’originalité gestuelle et du spectacle, j’étais vraiment un chorégraphe. Mes préoccupations se portaient aussi sur l’analyse des différentes difficultés possibles : mouvement de force, d’équilibre, mouvement imposé, à déchiffrer, mouvement qui sortait de l’ordinaire, qui déstabilisait et parfois même qui sortait du mur pour grimper sur les structures extérieures, tel que le support en béton.

Avec ces ouvertures, on déroutait les compétiteurs, certains adoraient nos voies tel Lynn Hill ou François Legrand et d’autres les détestaient. Les compétiteurs nous traitaient de « pédé » (qui n’était pas pour moi dégradant) parce que les voies demandaient de l’équilibre ou de la finesse et que les grimpeurs s’étaient entraînés en faisant des tractions et en développant leur force. Souvent j’essayais de placer le croisé de la Rose et le Vampire mais les compétiteurs avaient beaucoup de difficulté à déchiffrer le mouvement. Il ne faisait pas encore parti de leur vocabulaire gestuel. L’ouvreur a donc un rôle d’initiateur gestuel. Je connaissais les atouts et les faiblesses des grimpeurs, j’étais capable d’éliminer un compétiteur sur un mono-doigt main gauche. Nos voies faisaient appel à la fluidité, au lâcher prise et correspondaient bien aux styles de Lynn Hill, Nanette Raybaut, Patrick Edlinger Robert Cortijo, François Legrand. Quand j’ouvrais, ils gagnaient souvent. J’en faisais trop peut-être, mais ma créativité débordait.

GC - antoine le menestrel - Chris boyer
Photo by Chris Boyer

J’ai pu la développer non pas à vouloir être le meilleur mais à inventer des gestuelles destinées aux grimpeurs de compétition. Les grimpeurs révélaient notre gestuelle et je devenais chorégraphe. En 1987, nous avions plusieurs jours pour ouvrir une voie de compétition. En 1992, lorsque j’ai arrêté, il me fallait une journée pour ouvrir plusieurs voies. Les contraintes financières et de temps nous avaient rattrapé, la dimension chorégraphique n’était plus pertinente, je n’avais plus assez d’espace de liberté pour m’exprimer, j’ai gardé mon rapport aux spectateurs qui me galvanisait dans l’ambiance de se réunir pour un même événement. Mais sans l’esprit de compétition. J’ai fait du spectacle en ouvrant des voies d’escalade poétiques. L’escalade avait d’autres voies à proposer.  

« En mars 1986, à Vaux en Velin, j’écrivais:
Qu’ouvre t on ?
Qui s’ouvre ?
D’où naît cette chaîne de prises qui débouche au sommet? »

Le mur s’ouvre à nous, il nous dévoile quelques-uns de ses secrets. Ses conques nous appellent, nous chevauchons ses piliers, nous repoussons les dièdres, nous pénétrons les fissures, nous caressons les dalles, les murs nous verticalisent, les toits nous horizontalisent, les devers sont divers. Nous devons nous ouvrir vers le vide de l’inconnu pour créer un mouvement. Le mouvement réalisé par le compétiteur est une porte qui s’ouvre vers le sommet. De chaque prise naît un mouvement. Le mur ne vit pas. Ouvrir des voies sur le mur, c’est l’irriguer d’histoires vivantes. Dès la première prise, la voie s’élance vers le sommet comme un arbre croît à partir de sa graine. Les prises s’appellent les unes aux autres et se parlent entre elles, chaque prise à sa voisine. Pour ouvrir une voie, vous devez planter au pied du mur, une prise dans un emplacement vierge, faites la pleine humilité, ouvrez-vous et laisser les mouvements fleurir, ils créeront dans leur élan un labyrinthe gestuel dont certaines ramifications atteindront le sommet. Le grimpeur doit cueillir le fruit de chaque prise avant qu’il ne soit trop mûr.

Hier, nous avions le rocher pour nous dicter le cheminement de nos voies, aujourd’hui les structures artificielles nous permettent d’ouvrir nos propres voies. Lorsqu’un ouvreur se trouve au pied du mur, son éventail de prises dans la main, imprégné de sa culture gestuelle minérale, il a tendance à reproduire des mouvements connus, à poser et à se contenter du mouvement. La fonction de l’ouvreur est autre, il doit sans cesse chercher à ouvrir de nouveaux mouvements. Le mur est un outil de réflexion, de recherche, de création. Le mur est le support vierge de notre imagination. C’est en nous penchant sur la motivation profonde du mouvement que nous lui donnerons un sens. Il faut aller au-delà de la simple sensation physique pour découvrir de nouveaux espaces gestuels. Nous inventerons alors de nouvelles difficultés des rébus, des intuitions, des jeux verticaux inconnus en milieu naturel, nous induirons des états d’esprit particulier chez les grimpeurs comme le doute, la surprise. Pour cela, une prise doit toujours être placée avec la plus grande attention. Nous devons sentir le poids de chaque prise. Parfois, il suffit d’en placer une et de se laisser emporter par le flot comme un grimpeur qui disposerait ses prises au fur et à mesure de son escalade. C’est à l’ouvreur, au travers des mouvements créés, d’introduire sa propre démarche. Il doit s’ouvrir lui-même avant de commencer son travail. L’ouvreur conscient de son rôle dans l’évolution de la pratique de l’escalade ne peut oublier que sa création reste invisible tant que les grimpeurs ne l’ont pas mise en lumière. Être ouvreur, c’est découvrir des espaces cachés que nous avons en nous-mêmes. Ouvrir une voie c’est visser une prise pour créer un mouvement original unique. Notre geste est motivé par une recherche de difficulté, de gestuelle, de contrainte, de plaisir, c’est un état d’esprit en même temps qu’un état du corps.

GC- il etait une voie - antoine le menestrel - stage de danse-escalade aux hivernales d'Avignon

J’aime toujours ouvrir de nouvelles voies sur mur artificiel lors de stages fédéraux d’ouvreur de club. Je développe cette transmission de l’ouverture de voie afin de poursuivre la créativité de notre pratique et de moins consommer l’escalade. Je poursuis l’ouverture de voie d’escalade à Buoux avec des nouvelles voies aux secteur La Ratière comme : Sommet sans issue, La dictature du sommet, Ô Nadir, Le cinquième appui, Le partage est mon sommet. J’aime rester en contact avec mes racines minérales. Il faut des grimpeurs forts qui ouvrent des voies extrêmes et repoussent les limites, mais nous avons aussi besoin d’une communauté dynamique, entreprenante qui pense et rêve sa pratique. Ouvrir des voies est un état d’esprit que je poursuis. Dans mes spectacles, j’ouvre sur les monuments des voies d’escalade poétique. Je viens de faire l’ascension d’une éolienne avec un aimant à chaque membre. Je réalise des escalades haptonomiques sur des monuments de carton de plusieurs dizaines de mètres ou des montagnes de barrière de sécurité Vauban. L’ouverture de nouvelles voies est l’avenir de l’escalade.

L’escalade haptonomique c’est une escalade qui :

  • se pratique sur des supports fragiles comme les gouttières, les monuments en cartons…
  • respecte le potentiel de préhension de la prise, il s’agit de ne pas la casser.
  • invite à grimper pas seulement avec nos pieds et mains mais avec tout son corps.
  • minimise la force volontaire.
  • demande à la prise de bien vouloir être prise.
  • incite à entretenir une relation entre le corps et la prise.

« Un pur esprit s’accroît sous l’écorce des pierres » Gérard de Nerval

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Poésies en m’inspirant des poètes :

D’après Mallarmé,

❝ Le grimpeur n’est véritablement lui-même que lorsqu’il s’acharne sur le vide que la blancheur défend. Il ne se réalise que dans un corps-à-corps éprouvant avec les prises, ces prises qui en savent davantage sur nous que nous en savons sur elles.❞

D’après René Char,

❝ Un grimpeur sans peur est une montagne sans vide.
Il ne m’intéresse pas.❞

D’après Lao Tseu,

❝ On visse des prises sur un mur
L’espace entre les prises permet le mouvement
On grimpe sur la paroi
Le vide de la hauteur nous rend vivant
De notre chair, on façonne un grimpeur
Faire le vide dans l’être en permet l’usage.❞

D’après Roberto Juarroz,

❝ Dans le dos de chaque grimpeur, il y a le vide
Sans le vide, le grimpeur existe-t-il ?
Dans la falaise, il y a des prises creuses
Ces prises sont-elles un refuge pour mes mains ?
Entre les prises, il n’y a rien
Le mouvement naît il de cet espace?
Dans mon esprit, je fais le vide
Mes pensées sont-elles plus pesantes que mon corps ?
N’y a-t-il pas de lien entre tous ces vides ?❞

GC- il etait une voie - antoine le menestrel 2

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Merci Antoine!

Et vous, vous la voyez comment l’ouverture de voies?
C’est quoi votre rapport avec le rocher?

Bonne Grimpe ! 🙂

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Mélanie & Ivan, les auteurs de Gratteron et Chaussons

Nos prestations professionnelles en Ariège Pyrénées depuis 2015: * Avec Mélanie Dupuis, Salon Bien-être Be CareFit: Massages et Herboristerie • Revitalisation sportive, Relaxation émotionnelle, Well-aging - * Avec Ivan Olivier, Photographe Cordiste et Educateur à l'environnement: Reportages photographiques (tourisme, outdoor, storytelling, artisanat) * En duo: Sorties et Animations Nature en Ariège.


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